Les neurones du dégoût

Le dégoût, une émotion qui émerge des profondeurs de notre cerveau

Les émotions sont des phénomènes physiologiques et psychologiques de courte durée qui représentent des modes d’adaptation efficaces aux changements de notre environnement. Ainsi le dégoût est une réaction vive, consciente, mais hors du contrôle volontaire, en réponse à une perception sensorielle, souvent provoquée par la vue d’un objet ou d’une situation, et suscitant un mouvement de répulsion.

Comme son étymologie le souligne, le dégoût se rattache fondamentalement à l’alimentation. Son origine serait de susciter un comportement de rejet protégeant le corps de l’ingestion d’aliments potentiellement toxiques(1). Mais, puisque les infections bactériennes et virales peuvent être transmises autrement que par ingestion, ce concept a rapidement été considéré comme une adaptation vers la prévention des maladies infectieuses en général.

Le dégoût serait donc originairement provoqué par des nourritures que le mangeur ne saurait ingérer du fait de raisons biologiques. Les recherches en psychologie et en sciences sociales montrent cependant que cette émotion est tout autant suscitée par des aliments que le mangeur ne saurait ingérer pour des raisons socioculturelles, sans réelles raisons biologiques. Et encore plus largement, elle s’applique hors du domaine alimentaire, à toute chose, événement ou objet qu’une personne peut ne pas apprécier du tout(1).

Le cortex insulaire, coloré en rose sur cette illustration, n’est visible que lorsque l’on retire une partie de la couche la plus externe de l’encéphale. La sensation du dégoût est corrélée avec l’activation des neurones de la partie antérieure du cortex insulaire.
Wikimedia, à partir de Sobotta’s Textbook and Atlas of Human Anatomy 1908.

Tout cela se passe dans notre cerveau. Les neurosciences montrent que l’émotion du dégoût est corrélée, lors de la perception de stimuli dégoûtants (2,3), avec une forte activation de la partie antérieure du cortex insulaire, parfois en moins de 300 millisecondes (4). Ce même cortex insulaire antérieur est également fortement impliqué dans le traitement des sensations gustatives et olfactives. Des patients chez qui cette partie du cortex est lésée ont de réelles difficultés soit à ressentir du dégout (5), soit à reconnaître cette émotion exprimée sur le visage de quelqu’un d’autre !(6)

Cette image montre l’activation de certaines structures du cerveau lors de la stimulation par des odorants dégoûtants ou plaisants. Dans cette image issue d’une IRM, l’encéphale est visualisé vu de dessus, en coupe. Les zones en rouge sont celles activées par un odorant dégoûtant, celles en vert par un odorant plaisant. On remarque une activation dans les parties antérieures des cortex insulaires droit et gauche pour une odeur dégoûtante, alors que cette activation est confinée à une zone plus postérieure et seulement à droite pour une odeur plaisante.
Wicker et al. 2003.

Notes et références

(1) Rozin P et al (2008). Disgust. In Handbook of emotions, 3rd ed. (pp. 757-776). New York : Guilford Press.

(2) Calder AJ et al (2007). Eur. J. Neurosci., 25(11), 3422-3428. Disponible ici.

(3) Wicker B et al (2003). Neuron, 40(3) :655-664. Disponible ici.

(4) Des mesures qui ont pu être effectuées par l’implantation d’électrodes directement dans les aires du cerveau, ici la partie ventrale de l’insula antérieure. Cette technique permet d’avoir une très bonne résolution temporelle de l’activation des neurones. Krolak‐Salmon P et al (2003). Ann. Neurol., 53(4), 446-453.

(5) Mitchell IJ et al (2005). J. Neuropsychiatry Clin. Neurosci., 17(1), 119-121. Disponible ici.

(6) Calder AJ et al (2000). Nat. Neurosci., 3(11), 1077. et Adolphs R et al (2003). Brain Cogn., 52(1), 61-69. Disponible ici.